L’œil d’Hermès
Collectif d’explorateurs

Categories

Accueil > Regards > Terra incognita

14 novembre 2012
lorris

Terra incognita

JPEG

Je regarde, à travers la vitre sale du bus qui nous mène à Troïtskoe, les rives de ce fleuve majestueux et agité d’innombrables soubresauts, coudes, détours brusques et virages. Élargissant quelques fois son lit, il donne à une multitude d’îlots recouverts d’une forêt dense la possibilité d’émerger. Plus au nord, le cours ophidien du fleuve attire de nombreux affluents et émissaires venant gonfler un écoulement déjà furieux. Le bassin de l’Amour forme, au milieu d’une luxuriante végétation, un réseau hydrologique d’une vertigineuse complexité à laquelle il faut ajouter plusieurs milliers de lacs et de marécages.

Il fait très chaud, près de 30 °C, mais il est vrai qu’ici, le climat continental, influencé à la fois par la mousson (500-600 mm de précipitations annuelles) et par un vent du sud, possède, en été du moins, certaines caractéristiques subtropicales. L’asphalte qui nous guide s’enfonce parfois dans la taïga et nous constatons émerveillés que celle-ci diffère considérablement des forêts boréales qui nous accompagnent depuis Moscou.

Vous l’aurez compris, ou pas, nous sommes en Sibérie extrême-orientale, longeant le neuvième plus long fleuve du monde vers un village peuplé majoritairement d’une ethnie d’origine mandchourienne : les nanaïs. Mais Troïtskoe abrite également des russes dont notre contact, répondant au nom de Genrickh et qui œuvre pour la protection de ce milieu dans une belle « cabane » dont l’architecture évoque le style canadien.

Voilà, peu ou prou les flous indices dont nous disposons au moment de partir en Russie. Les raisons de notre présence ici remontent à quelques mois déjà. Lassés de n’entendre parler de la nature russe que lors de grandes catastrophes écologiques dont le bruit assourdissant faisait hypocritement taire le gémissement plaintif de nos écosystèmes occidentaux déjà condamnés ou cloisonnés dans des parcs aux dimensions ridicules, nous décidions de dénicher en Russie les initiatives positives dans le domaine de la protection de l’environnement. En somme, nous partons vers l’est nous faire les avocats du diable sibérien.

JPEG

Nous fûmes un peu surpris, après de fructueuses recherches, de constater qu’en Russie, un nombre quasi-surréaliste d’associations et d’organismes se préoccupent, tant bien que mal, de leurs espaces sauvages. Le début de notre voyage n’a fait que confirmer l’extrême attachement traditionnel et culturel du peuple russe envers une nature extraordinaire dans son immensité et sa diversité. Pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons, le projet de la forêt modèle de Gassinski attira plus particulièrement notre attention.

Située dans le district Nanaïski au nord de Khabarovsk (8542 km à l’est de Moscou), la forêt s’étend sur 384484 ha entre les rives du fleuve Amour et la jeune chaîne montagneuse de Sikhote-Aline. Au sein de l’organisation qui veille sur ce territoire, nous entrons en contact avec l’illustre Genrickh. Celui-ci écoute, approuve l’idée de notre projet et nous donne très gentiment rendez-vous à Troïtskoe. Après s’être moults fois heurté au légendaire double vitrage de l’administration russe et traversé en train l’immense plateau sibérien, nous parvenons à Khabarovsk. De là, nous prenons le bus direction l’inconnu ou presque.

JPEG

Cela fait maintenant plusieurs heures que nous essayons de contempler le paysage à travers la mince pellicule de poussière qui recouvre les vitres de cet ancestral véhicule au confort relatif. Le soleil se couche lorsque nous descendons du bus à la gare routière de Troïtskoe. Passons rapidement sur la tenancière de l’unique hôtel du village qui, suspicieuse, nous demanda treize fois nos passeports et refusa, dans un premier temps, de nous donner une chambre. Pour finir, nous dûmes montrer patte blanche au commissariat et payer une petite taxe, nous permettant de rester trois jours à Troïtskoe. L’incompréhension avec nos interlocuteurs en uniforme est presque totale malgré nos progrès sensibles dans l’apprentissage de la langue de Dostoïevski et l’information de notre arrivée (délire paranoïaque ?) fait rapidement le tour du village. Visiblement, peu d’étrangers s’arrêtent ici, préférant traverser en trombe Troïtskoe au cours d’une visite de neuf heures proposée par les agences de tourisme de Khabarovsk pour une somme, en dollar, que je ne manquerais pas de ne pas écrire faute de place.

Quoiqu’il en soit, nous sommes en règle et retournons à l’hôtel Vostok où nous attend une chambre pour trois personnes, alors que nous ne sommes que deux. Napoléon avouait lui-même, lors de sa catastrophique campagne de 1812, ne rien comprendre aux Russes. Un état d’esprit similaire nous anime ce soir, sans nous empêcher toutefois de trouver le sommeil.

Commentaires

Répondre à cet article