L’œil d’Hermès
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5 décembre 2012
lorris

Petit pansement sur plaie béante

Le tigre n’est pas la seule espèce menacée d’extinction en Sibérie extrême-orientale. D’autres espèces comme l’ours d’Himalaya ou la far eastern tortoise du lac Gassi sont inscrites en lettre d’or dans le trop riche red book de la WWF qui répertorie l’ensemble des espèces en voie de disparition en Russie comme dans le monde.

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Le fleuve et ses affluents sont riches en poissons dont le fameux Caluga. De la famille des esturgeons, la taille de l’animal peut atteindre cinq mètres. Cette ichtyofaune constitue une source de nourriture importante pour les minorités ethniques. Et même s’il est jouissif de constater que le plat le moins cher de l’unique cantine du village est un délicieux saumon, il faut cependant prendre conscience de la menace qui pèse sur certaines espèces. Pour maintenir la diversité et l’abondance de cette ressource, des mesures ont été prises afin de protéger de la pollution et de la surpêche les rives des plus proches affluents de l’Amour, l’Anuyi et la Pikhtsa. La préservation des richesses écologiques de l’ensemble des écosystèmes de la région demeure un axe fondamental afin de pérenniser ces ressources essentielles.

Mais revenons à notre jeep qui trace lentement son chemin vers le nord sur l’autoroute reliant Khabarovsk à Komsomolsk-sur-Amour. Celle-ci traverse une immense forêt dont Gassinski n’est finalement qu’une minuscule parcelle. En revanche, ne percevez aucune ironie dans l’emploi du terme « minuscule » car les initiatives écologiques ne bénéficient de la part du gouvernement russe que d’un relatif et faible soutien. La forêt de Gassinski nous apparaît au fur et à mesure des conversations comme un sanctuaire dont le maintien semble précaire. Relativisons donc et louons le dévouement de ces gens qui luttent pour préserver ce paradis naturel jusqu’à présent seulement tâché par l’abondance des insectes piqueurs.

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Et cette mission passe forcément par un domaine qui nous est cher, c’est-à-dire l’éducation à la protection de l’environnement et la formation des jeunes dans les métiers de la forêt (gestion de cette ressource, réimplantation d’espèces d’arbres menacés, etc). Afin d’en apprendre davantage sur ce qui est fait dans ce domaine nous nous rendons jusqu’au village de Doubovy Mys. Celui-ci, clone architectural de Troïtskoe, accueille une école forestière.

La jeep s’arrête devant une isba se différenciant cependant des autres par son voisinage avec une serre au cœur de laquelle pousse à l’abri des coupes illégales et des mâchoires d’herbivores de jeunes pousses de pins de Corée (Pinus koraiensis) impatients d’en découdre avec un milieu dans lequel ils ont quasi-disparu au stade adulte. Cette maison en bois est décorée de dessins d’enfants représentant tigres, ours et aigles qui arborent d’anthropiques traits de tristesse au sein d’une forêt ravagée par les flammes. Les enfants (une vingtaine en tout) nous attendent calmement sous l’autorité d’un professeur aux cheveux grisonnants. À notre entrée dans la classe, tous se lèvent de façon cérémonielle. L’accueil est touchant, nous y sommes extrêmement sensibles, d’autant plus lorsque deux d’entre eux se dirigent vers nous pour nous offrir un médaillon de bois sur lequel est peint un paysage encerclé du nom de l’école écrit en cyrillique. Après de sommaires présentations, nous sortons de l’école et là, ô surprise, nous attend un minibus, aux roues démesurées, dont l’aptitude à franchir les obstacles jalonnant les pistes forestières ne peut en aucun cas être remis en doute.

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Finalement, le bus s’arrête. Nous descendons tous. Là, le professeur explique à ses ouailles les différents objectifs de cette mission matinale. Genrickh, conscients de nos faiblesses linguistiques traduit sommairement. Il s’agit avant midi d’inspecter les pins de Corée plantés l’été dernier, de constater leur état de santé et de négocier à coup de machette l’élimination de la concurrence végétale (lierres et sorbiers) ralentissant le développement des jeunes arbres.

Les pins de Corée sont replantés sur soixante hectares, dans un milieu où jadis, ils poussaient en grand nombre. Au delà de l’enseignement sur le terrain des techniques de gestion d’une surface boisée (élagage, sélection des espèces à couper ou à replanter selon l’âge, reconnaissance floristique, faunistique, appréciation de la complexité des interactions entre animaux et végétaux dans un écosystème forestier, prévention contre les épidémies, etc), il est essentiel pour ces enfants de prendre conscience du temps que met un arbre à atteindre sa taille adulte (150 ans pour les pins de Corée), afin que couper un arbre ne soit plus un acte anodin. Ainsi, Genrickh espère que ces nouvelles générations compléteront par un soucis écologique la vision strictement économique que leurs parents pouvaient avoir de la nature qui les entourait. L’abattage pur et simple de milliers d’hectares de forêt sera alors progressivement remplacé par une gestion raisonnée reposant sur du long terme. Les enfants s’en rendent aujourd’hui compte. Les pins qu’ils ont plantés n’ont grandi en une année que de quelques centimètres.

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Au cours de la prospection des différents sites réinvestis par les pins de Corée, Genrickh évoque avec entrain à un auditoire attentif l’immense diversité végétale de cette forêt. Nous caressons les troncs de trois espèces de bouleaux : le blanc, classique, superbe, le jaune qui sert à la fabrication artisanale de nombreux objets (des boîtes aux pendentifs) et le bouleau de fer dont la densité exceptionnelle en fait un excellent matériau pour la construction de bateaux qui coulent. De nombreux peupliers, mélèzes, épicéas, frênes, noyers, chênes complètent cet impressionnant panorama forestier.

Le repas de midi est un délice que nous ont préparé avec beaucoup de gentillesse quelques jeunes de l’école forestière. Au menu : bortsch brûlant et salade de tomates. Nous déjeunons au bord d’une petite rivière bordée de joncs et Genrickh, absorbé par l’observation rêveuse des enfants jouant dans la rivière, nous tient compagnie.

Rejoignant la piste défoncée qui s’enfonce brusquement au cœur de la forêt de Gassinski, nous roulons pendant une heure environ, bercés par les chansons russes psalmodiées avec énergie par les enfants surexcités. Une abeille se pose délicatement sur la veste d’un Matthieu fumant sa cigarette de digestion. La mienne étant terminée depuis longtemps j’empoigne mon appareil photo et immortalise l’insecte amateur de tissus. J’interroge immédiatement Genrickh à propos de cet hyménoptère, mais celui-ci restant de marbre face à mes assauts naturalistes préfère évoquer une nouvelle fois cette jeune génération de russes dont la responsabilité est énorme dans ce pays en pleine mutation. Quel virage prendront-ils ? Perdureront-ils dans ce qui semble, vu de l’extérieur, un chaos libéral et autoritaire ou joueront-ils la carte d’une démocratie balbutiante pour faire jouer leur intérêt dans la conservation d’une nature sauvage préservée dans sa qualité et sa diversité. Jusqu’à présent, la plupart des jeunes que nous avons eu l’opportunité de rencontrer souhaitent partir de leur pays, résignés et dégoûtés du marasme ambiant.

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L’après-midi est bien avancée lorsque nous partons déposer les enfants à leur école. La séparation avec ceux-ci est chargée d’une émotion proportionnelle à celle de l’accueil de ce matin. Chacun d’entre eux nous demande d’inscrire en français une phrase sur leur cahier d’écolier. Nous nous prêtons à l’exercice et resterons une heure de plus, dans cette salle de classe décorée de photos d’ours, de dessins de tigres et d’une multitude d’insectes épinglés sur de grands panneaux de liège, à griffonner quelques mots de soutien à ces adorables gamins.

Devant l’école, à notre sortie, nous constatons la disparition du bus et la réapparition mystérieuse de la jeep de ce matin. Genrickh monte dans le véhicule et nous invite à y pénétrer pour une virée en haut de la plus haute tour de surveillance des incendies qui surplombe et côtoie le petit village de Nignia Manoma où, nous apprend-il, tous les villageois sont revenus à des activités de subsistance (chasse, pêche, cueillette, culture d’un potager). Abandonnant toute activité commerciale lors d’une crise provoquée par l’arrêt de la coupe et de la vente du bois quand la forêt, devenue une forêt modèle, fut protégée, les habitants de ce village sont sortis de l’ordre économique mondial et n’ont d’argent que pour acheter cigarettes et vodka. Le reste, ils le fabriquent, le cultivent ou le prélèvent dans la forêt.

Je grimpe la haute tour de feu et, essoufflé, je lève les yeux vers l’horizon. Devant cet océan de verdure, je comprends alors que la Russie est un pays qui conserve un caractère vierge et sauvage mais dont la sauvegarde ne tient pour l’instant qu’à son immensité et à une démographie amputée au dynamisme mou. L’homme, à son échelle puis à l’échelle industrielle, puise abondamment dans ce puits de nature intacte, s’imaginant puisqu’il n’en voit pas le fond, qu’il n’en a pas. Il repousse sans cesse l’instant où il devra faire face à l’implacable défi de gérer son environnement au lieu de l’exploiter aveuglément.

Un ornithologue d’Irkoutsk nous avait, il y a un mois, parlé de ces lois absurdes qui interdisent quiconque de couper un hectare de taïga sous peine d’une amende moins onéreuse que ce que peut lui rapporter la vente du bois ainsi extrait de la nature. Il est, de ce fait, tentant pour un homme qui a des difficultés à faire vivre sa famille d’empoigner sa hache et de sacrifier ce qui ne lui semble n’être que le prélèvement d’un verre d’eau dans un lac majestueux, quelques troncs inoffensifs dans la colossale forêt russe. Les coupes illégales perdurent ainsi, ici comme ailleurs. Et nous ne saurions être juge de cette situation. Nous demeurons de modestes mais sensibles observateurs et témoins de la lente décrépitude d’un des derniers coins de nature sauvage sur notre planète. C’est aux Russes qu’il appartient de changer les choses dans leur pays, mais en connaissance de cause. C’est pourquoi l’éducation à la protection de l’environnement nous semble si importante. Elle permet de responsabiliser les hommes et ceux qui sont à leurs têtes des conséquences de leurs actions.

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Nous avons rencontré souvent au cours de notre voyage des russes conscients des limites économiques et environnementales d’une exploitation outrancière des ressources naturelles. Et même si les problèmes écologiques se rient des frontières nous ne pouvons leur tenir un discours « moral » ignorant tout des souffrances qui poussent ces hommes à sacrifier ce milieu auquel ils restent, c’est une certitude, profondément attachés. Le crime nous semble résider davantage dans l’absence d’alternatives qui est offerte à ces gens pour sortir de la misère dans laquelle ils sont plongés. En attendant, quel espoir reste-t-il pour des tigres dont les populations ne pourront plus que stagner ou diminuer en raison de la disparition continuelle de leur habitat ?

L’espace que je contemple ne peut, par sa superficie, accueillir beaucoup plus de tigres ou d’ours qu’il n’y en a déjà. Lorsqu’un tigre quittera les limites invisibles du parc afin de chercher ailleurs un territoire pour sa famille, il a de grandes chances de se rapprocher d’un village où les habitants, par peur ou pour raisons pécuniaires, n’hésiterons pas à lui souhaiter, à coup de fusil, la bienvenue. Ses restes, rapportant au passage beaucoup d’argent à la mafia, seront alors sans doute dispersés entre une pharmacie de Shangaï et les murs d’un collectionneur richissime aux goûts décoratifs plus que douteux.

Demain, nous devrons quitter ce magnifique endroit sans avoir le privilège de le voir peu à peu prendre les couleurs de l’automne. Quand nous serons dans le bus qui nous ramènera à Khabarovsk, nous continuerons à regarder derrière des vitres sales la lisière floue de la forêt de Gassinski. En Russie, l’écologie est portée par l’engouement d’hommes tel que Genrickh et d’organisations le plus souvent non gouvernementales. Mais cette passion qui les anime trouve peu d’échos au sein du gouvernement russe. Petit pansement appliqué sur une plaie béante, leur action suffira-t-elle longtemps à ralentir la lente dégradation des espaces naturels russes ? Un avenir plus qu’incertain nous l’apprendra un jour…

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