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13 novembre 2013
Mathilde Canivenc

Pêcheurs de l’archipel de la solitude

Bateaux et navigation aux Shetland

C’est en feuilletant un vieux livre pour enfant, Steven, enfant viking des îles Shetland, dans la salle d’attente du médecin, que j’ai eu un coup de cœur pour la beauté sauvage de ces terres nordiques. Les falaises abruptes recouvertes de milliers d’oiseaux, les petits bateaux de pêche colorés, les lochs aux eaux sombres... Ce qui m’a surtout attiré, c’est le côté inconnu de ces îles car la première question qui m’est venue à l’esprit était : Tiens, elles se trouvent où ces îles ? J’ai cherché sur une carte, « îles Shetland, au nord de l’Écosse, entre l’Islande et la Norvège, à la même latitude que le sud du Groenland. »

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Perdues, peu connues, sauvages, isolées, pas un seul arbre tellement le vent y est puissant ; plus de moutons, de poneys et d’oiseaux que d’habitants, allez comprendre pourquoi ces îles me plaisaient tant, moi-même j’avais du mal à comprendre... Je crois que j’avais envie de choses simples, de déconnecter en marchant au bord des falaises parmi les moutons et les poneys, de dormir dans une tente au milieu de nulle part, d’aller à la pêche, de faire des photos de paysages magnifiques, envie de rencontrer des gens qui vivent si loin de tout...

Passionnée par le monde arabe, j’avais aussi envie de décrocher, le temps d’un voyage, des envoûtants pays arabes qui rythment ma vie. Durant le voyage je me suis souvent dit que j’avais choisi de partir dans un monde complètement opposé à celui des pays de l’autre côté de la Méditerranée.

Comme en Égypte, j’étais de nouveau attirée par un projet sur les chantiers navals, mais il me fallait aussi changer. Ma passion pour la mer a eu tout de même le dernier mot et je me suis tournée vers la navigation, la pêche, les bateaux. Cela ne m’a pas empêché de passer de belles journées dans les chantiers navals des petites îles de l’archipel.

Le dimanche 31 mai, je prends le train au petit matin. J’aime tellement cette sensation : me dire que ce sac à dos est la seule chose dont j’aurai besoin pendant un mois, que je ne sais pas où je dormirai ce soir, que j’arriverai aux Shetland seulement mercredi et que d’ici là il va falloir que je prenne le train, l’avion, le bus puis que je voyage en ferry... Voir doucement les îles apparaître au loin, ne pas atterrir, je déteste atterrir, je déteste l’avion, ça va bien trop vite.

Plus d’un an que je préparai ce voyage et en arrivant j’avais l’impression de reconnaître les paysages tellement mes yeux avaient décortiqué de nombreuses photos de l’archipel...

Ma première escale fut Lerwick, la capitale des Shetland avec huit mille habitants. Je m’imaginais un petit village de bord de mer, mais pas du tout. Malgré l’isolement, Lerwick est une ville débordante de vitalité. Toutes les semaines, des festivals de tous les genres invitent les habitants de tout l’archipel mais aussi de nombreux touristes des pays nordiques à se rendre dans les rues « bondées » de la seule ville au sens vrai du terme des Shetland. Le climat très rude m’a valu quelques baisses de moral les premiers jours. Je ne pensais pas qu’il ferait si froid et il a fallu s’acclimater très vite pour dormir dehors. La ville a trois petits ports : un port de pêche, barricadé, auquel je n’ai hélas pas pu accéder, l’industrie de la pêche étant très protégée ; un port de plaisance et un autre pour les ferrys, seul lien — avec l’avion — au continent, indispensable pour ravitailler les îles. J’y ai fait de belles rencontres. Malgré leur rudesse apparente, leur physique de vikings, les shetlandais sont des gens très doux, chaleureux et accueillants. On s’est toujours précipité pour me donner un coup de main, me conseiller, et même s’investir dans mon projet sur la pêche. En général, c’est moi qui avait du mal à faire le premier pas car au début je comparais trop ce voyage à celui que j’avais fait en Égypte, où les gens venaient vers moi avant même que j’ai pu dire quelque chose.

Tout au long de ce mois de voyage, j’ai parcouru, par tous les moyens de transport possible, une grande partie de l’archipel. En ferry, j’ai rejoint l’île de Foula, « l’île aux oiseaux », à 40 miles à l’ouest de Mainland. Les habitants sont autonomes pour l’électricité et l’eau potable, la vie s’organise autour d’un tout petit ferry que j’ai pris deux fois, j’ai même pris la barre ! Personne ne vient sur cette île et les habitants ont été extraordinaires avec moi, ils ne sont que vingt-cinq et, en moins d’une journée, j’avais rencontré toute la population. Cette île est restée, dans mon cœur, mon escale préférée par la beauté violente des paysages, par ces tempêtes que j’ai vécu, cachée dans ma frêle tente, par tous ces petits gestes des habitants, quand ils me disaient « bonjour ! » le matin, qu’ils sortaient tous leurs livres sur la pêche aux Shetland de leur bibliothèque, quand ils me traduisaient les mots shetlandais, quand je partais à fond sur les chemins dans leur voiture déglinguée sans portes. Les souvenirs s’alignent, tous aussi beaux les uns que les autres, et je regrette un peu de ne pas être restée plus longtemps sur la petite île de Foula.

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En rentrant de Foula, je me suis baladée sur les quais de Lerwick. Je vis un voilier battant pavillon français, et je suis partie à la rencontre du capitaine, Jean-Pierre, un vieux loup de mer très bavard venu chercher ici ses ancêtres vikings. Il cherche un équipier et me propose d’embarquer pour l’aider, en contrepartie il m’amène par la mer où je veux, même sur les îles inaccessibles en ferry... Le soir même, je dors à bord du Lady Quattro et me voilà partie pour dix jours en mer du Nord. Première escale : l’île de Whalsay et son immense port de pêche où je rencontre Alec qui m’entraîne sur toutes sortes de bateaux de pêche de 2 à 70 mètres ; puis les très lointaines Out Skerries où nous ne restons pas longtemps car une grosse tempête s’approche. Avec mon nouveau capitaine, nous naviguons de nuit car l’été il fait toujours jour aux Shetland. Nous partons nous abriter dans un petit port sur l’île la plus au nord de l’archipel, Unst. Le temps est si mauvais... tout le monde reste cloîtré chez soi. Au bout d’une semaine, la cohabitation avec mon sacré capitaine devient pesante et je décide de prendre mon sac pour descendre au sud de l’île, cherchant désespérément à sécher mes habits, à sentir le soleil me réchauffer. Avoir chaud devient obsédant à force. Je me précipite sur le moindre chauffage, je réfléchis toujours à garder une polaire en plus au cas où il ferait encore plus froid. Je ne me doutais pas que ce voyage serait si physique...

À Uyeasound, je découvre les secrets de la pisciculture avec Andrew qui élève des milliers de bébés saumons, mais les chantiers navals me manquent. Je retourne donc à Lerwick bricoler les vieux sixareens, bateaux traditionnels de l’archipel. Le temps ne s’arrange pas, Bruce, un ami, me conseille de partir vraiment tout au sud de l’archipel. En effet, le soleil est au rendez-vous pendant une semaine ! Je découvre une petite île déserte reliée au continent par une longue langue de sable blanc. Je reste deux jours seule au monde, à dormir sur la plage, discutant avec les moutons, m’essayant même à la baignade. Un soir, un voilier mouille dans la baie et la tête remplie de rêves de mes futures aventures maritimes je repars de St Ninian’s. Je rejoins Sandwick en stop où se déroule des régates. Le stop aux Shetland est d’une facilité surprenante. En réalité, le vent souffle souvent tellement fort qu’à partir du moment où vous marchez au bord d’une route, sans même tendre votre pouce, vous êtes certain que la première voiture qui passera s’arrêtera pour vous prendre !

Le voyage passe si vite, quelques semaines de plus n’auraient pas été de refus... Mais il est temps de reprendre le ferry pour l’Écosse puis de rejoindre la France. J’ai hâte de commencer mon rapport de voyage, un moment privilégié du voyage. Sur mes carnets de route, j’ai noté des dizaines d’idées de mise en page de mes rencontres et de mes découvertes...

P.-S.

Je suis partie grâce à Zellidja, qui donne des bourses à des jeunes entre 16 et 20 ans pour partir un mois minimum et seul dans le pays de leur choix afin d’effectuer le sujet d’étude qui leur plaît.

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