L’œil d’Hermès
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28 novembre 2012
lorris

L’âge de l’arbre

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Le lendemain, nous retournons mi-frais mi-dispos rue Kalinin où Genrickh nous attend avec impatience. Il nous accueille avec un immense sourire, nous présente ses sympathiques collègues tout en expliquant à nos columelles attentives et en anglais différents points concernant le fonctionnement de cette organisation. Son rôle ici consiste en une surveillance minutieuse et continue des incendies qui ravagent de temps à autre la forêt de Gassinski et qui menacent considérablement l’équilibre de cet écosystème fragilisé par des années d’exploitation outrancière. Les moyens de lutte contre les feux de forêt sont limités. Il s’agit donc de davantage de prévenir plutôt que de guérir.

Au niveau de plusieurs sites, stratégiquement placés au milieu de la forêt, s’élèvent de hautes « tours de feu » en haut desquelles une vue imprenable permet de repérer la moindre élevation de fumée suspecte et d’alerter les autorités compétentes dans l’extinction des incendies. Plusieurs dizaines de départs d’incendie sont ainsi signalés chaque année, mais lors d’étés particulièrement secs, l’attention des forestiers redouble. Cette année est exceptionnellement sèche (il n’a pas plu depuis un mois) et Genrickh, malgré son sourire, semble particulièrement inquiet.

Afin de mieux comprendre l’action de cette organisation, Genrickh nous recommande ardemment la visite du musée local d’ethnologie et ainsi d’en apprendre plus sur ces peuples udégés et nanaïs qui vivent dans la région depuis l’âge de pierre (les russes ont annexé les rives de l’Amour et fondé Khabarovsk en 1858).

Les nanaïs et les udégés vivaient autrefois de chasse, de pêche et de cueillette. Ils ont développé, sous l’influence des mongols (invasion du XIIIe siècle) et des chinois, une agriculture efficace, facteur d’une prospérité démographique qui leur a permis de s’installer dans un vaste territoire qui correspond aujourd’hui au sud-est sibérien. Dans le musée sont exposés aux yeux des visiteurs les outils, costumes en peau de poisson et fourrures confectionnées avec l’ambition avouée de survivre sous un climat particulièrement rigoureux en hiver (-43 °C de moyenne en janvier). Les chiens de traîneaux sont utilisés par les chasseurs pour se déplacer à travers la taïga enneigée alors que les huttes sont chauffées par un astucieux système de propagation de chaleur.

Lorsque les russes colonisent la région, ils découvrent des peuples nomades, vivant en harmonie avec un milieu riche en ressources naturelles. Le commerce est progressivement introduit dans les mœurs des autochtones (celui des fourrures y est florissant au XIXe siècle) et prend de l’ampleur lorsque la ligne du transsibérien est construite au début du XXe siècle, accélérant le transport des marchandises. La sédentarisation se généralise, les anciennes croyances empreintes de chamanisme sont abandonnées de gré ou de force, la forêt devient victime d’une importante exploitation alors que se développent agriculture intensive et industrialisation.

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Le fusil remplace alors l’arc et le harpon que nous découvrons suspendus aux murs et provoque de terribles dégâts sur des populations animales qui déclinent rapidement. Aucune des quelques œuvres taxidermistes exposées à l’entrée du musée (pâle reflet de ce qu’était autrefois la faune de Gassinski) n’a entièrement disparu (à part peut-être le bison d’Europe) mais il ne reste qu’une famille de tigres, quatre individus en tout, dans l’ensemble de la zone protégée. En ce qui concerne la pêche, le filet, plus meurtrier et moins sélectif que l’hameçon, est utilisé sans retenue.

L’art nanaï occupe une part importante de ce modeste mais néanmoins passionnant musée. Nous rencontrons une dame qui entretient un rapport privilégié avec les artistes et artisans nanaïs. Elle nous parle du discret Mr Ou dont plusieurs créations (pendentifs) aux formes arrondies entrelacées nous enchantèrent réellement. L’objectif au sein de la forêt modèle est d’offrir aux minorités ethniques la possibilité de conserver leur art traditionnel.

Dans un grand magasin de souvenirs de Khabarovsk, nous avions déjà contemplé, au milieu des matriochkas et autres fausses balalaïkas, des œuvres nanaïs. Interrogeant le sympathique tenancier de la boutique, il nous confia dans un anglais parfait qu’au sein du kraï (région administrative) de Khabarovsk, il existe un fond d’aide pour la culture qui inclut celles des minorités. Depuis 1991, il existe également une petite entreprise (Paksi) tenue par des nanaïs et qui gère toute activité commerciale tournant autour de leurs traditions. Pêle-mêle, on retrouve la vente de vêtements très colorés, herbes médicinales, poisson et viande séché…

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Car c’est aussi leur mode de vie ancestral que les nanaïs, en ces temps difficiles, souhaiteraient retrouver. Quelques lois vont en ce sens. Genrickh, par exemple, nous apprend que l’office de la chasse délivre les permis en priorité aux nanaïs. La protection de la nature et la gestion raisonnée des ressources naturelles permettent aux minorités de conserver un environnement propice au maintien d’activités dites de subsistance. La chasse, la pêche, la cueillette de baies, fruits, noix et autres champignons vendus le long des routes ainsi que la fabrication de miel permet aux villageois indigènes et pauvres de continuer à vivre au sein d’une société russe libérale qui exerce sur eux d’énormes pressions, les plongeant souvent dans une grande misère. Les problèmes sociaux qui en résultent, chômage et de pauvreté, engendrent invariablement violence et alcoolisme.

D’ailleurs, le soir tombant, Genrickh nous amène dans le seul bar du village en nous déconseillant de rester tard afin de croiser le moins possible les déambulations nocturnes de quelques alcoolos plus lourds et collants que vraiment méchants. L’accueil des habitants pendant notre séjour à Troïtskoe est amical et chaleureux, même si la police ne semble pas particulièrement apprécier l’attroupement que provoque parfois notre présence. Les jeunes sont extrêmement curieux et nous lapident de questions sur notre séjour en Russie, sur la France, tout en nous offrant des billets de 1 rouble datés de 1991 (avant la chute du mur de Berlin) et inutilisables aujourd’hui puisque encore marqués du sceau CCCP et du marteau accompagné de sa fidèle faucille.

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