L’œil d’Hermès
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21 novembre 2012
lorris

Gassinski model forest

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Le lendemain, nous nous levons tôt car il nous faut dénicher cette maison où travaille Genrickh. Remontant d’un pas nonchalant la rue Kalinin, nous croisons très rapidement une grande et belle bâtisse fraîchement repeinte en blanc. Une élégante clôture décorée de losanges indigos et bleus délimite un jardin tenu avec soin dans lequel fleurissent de vastes parterres d’œillets multicolores. L’entrée du bâtiment est gardée par deux grands panneaux sur lesquels on peut lire en cyrillique et en anglais : « Gassinski model forest ». Plus d’erreur possible, nous entrons.

Un gardien à l’allure patibulaire, russophone et peu loquace tente par des gestes de nous faire comprendre que Genrickh est absent, en voyage à Khabarovsk. Tout ceci tombe très bien puisque c’est de là que nous venons. La tête entre les mains, nous maudissons notre déveine et pleurons sur notre sens de l’improvisation qui, prenant le pas sur notre sens de l’organisation nous a plongé dans cette situation tristement cocasse mais méritée. Pendant que nous larmoyons, le téléphone sonne. Genrickh en personne est à l’autre bout du fil. On nous le passe. Désolé pour ce fâcheux contretemps, il nous annonce son retour imminent demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la taïga. Cette contrariété nous ennuie sans pour autant bouleverser nos projets. Nous profiterons de cette journée pour tirer d’une petite randonnée dans la forêt certaines informations préambulatoires indispensables au bon déroulement de notre rendez-vous de demain.

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D’un pas décidé, nous remontons les larges rues poussiéreuses de Troïtskoe, davantage animées, en ce jeudi matin, par les pas lents des ruminants ainsi que ceux, plus vifs, de gallinacés déplumés et détritivores que par les habitants du village. Machinalement et comme par inadvertance, nous marchons vers le bord du fleuve. Vers le nord, nous apercevons, au loin, une immense grue chargeant de gigantesques troncs d’une zone déboisée de la forêt jusqu’à un bateau qui acheminera, une fois plein, ce bois vers la scierie la plus proche. Attirés par cette activité paradoxale dans une zone censée être protégée des tronçonneuses, nous caressons des pieds les rives de l’Amour.

Les maisons des villages russes ou isbas se font peu à peu plus rares. Leur architecture est entièrement tournée vers une adaptation maximale aux rudesses du climat sibérien. Isolées grâce à de lourdes portes et des fenêtres multivitrées, elles possèdent peu de pièces. Le poêle occupe, quant à lui, une position centrale dans la maison, sous un toit haut et pointu afin de conserver efficacement la chaleur. Aujourd’hui, chaque maison est chauffée au gaz par de larges tuyaux aériens qui serpentent littéralement le long des rues alors qu’en été, de grands arbres protègent d’une ombre bienveillante les demeures des affres brûlantes du soleil. Ces coquettes isbas ont progressivement remplacé les yourtes et les huttes des autochtones (ici les nanaïs), jadis nomades.

Les voitures se comptent par dizaines et la plupart des 4600 villageois, sortis de leur torpeur matinale, se déplacent en side-car vieux d’un demi-siècle ou à pieds au milieu d’opaques nuages de poussière. Car la plupart des rues de Troïtskoe ne sont, évidemment, pas goudronnées. Approchant de la grue, nous assistons, impuissants, à la lente dévastation de la taïga par des hommes tentant par tous les moyens de vivre dans un pays qui, malgré une croissance économique à faire pâlir de jalousie nos plus optimistes politiciens, répartit très inégalement ses richesses.

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De nombreuses interrogations nous submergent lorsque mon collègue Matthieu, dans un éclair de génie, me rappela à moi, homme trop bouleversé pour penser, le fonctionnement un peu particulier des forêts modèles. Le projet initié et soutenu par une institution canadienne (Mac Gregor model forest organisation) consiste à gérer de manière raisonnée les ressources naturelles de ces milieux afin d’y maintenir une économie viable et durable tout en favorisant la cohésion sociale des peuples autochtones par la promotion de leur culture traditionnelle (artisanat, cuisine, danse, etc). Cette grue, jadis symbole d’une guerre sans merci contre la nature se métamorphose alors en allégorie de l’espoir. Ici, certes on coupe du bois, mais on le fait avec respect de quotas et d’espèces.

À la sortie de la ville, nous pénétrons immédiatement dans des bois d’une densité remarquable et observons une grande diversité d’arbres (majorité de pins, d’épicéas et de bouleaux). Le sol est tapissé de lierre et de fougères tandis que de hautes herbes brunes forment un épais tapis tacheté par de belles renoncules jaunes et par des campanules bleutées. Les troncs sont ornés de nombreuses espèces de plantes grimpantes telle qu’une vigne sauvage (dont on tire paraît-il un vin tout à fait honnête) et des actinidias n’offrant malheureusement pas encore en cette saison de délicieux kiwis.

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Nous nous enfonçons davantage. Les détritus métalliques des habitants tout proches se raréfient alors qu’augmente le nombre de moustiques. Ces derniers voraces et assoiffés de sang profitent de leur nombre important pour se repaître de notre hémoglobine. Autre parasite à surveiller : la tique. Porteuse d’une grave maladie (l’encéphalite), cette dernière s’insinue malicieusement dans les moindres replis du corps. Plus loin, sorbiers et ronciers ralentissent notre marche. À leurs pieds, nous trouvons de nombreux champignons difficiles à identifier excepté les dangereuses amanites phalloïdes. Ne bénéficiant d’aucun outil de repérage du genre boussole, guide ou carte, nous décidons au pied d’un superbe chêne de Mongolie (quercus mongolica) de bifurquer pour rejoindre, si tout se passe bien, les rives de l’Amour .

La forêt possède une faune exceptionnelle mais menacée. Les animaux présents dans ces bois sont d’une immense discrétion. Cette région toute proche de l’immense Chine est un carrefour où se rencontrent des espèces boréales (l’élan, le loup, l’ours brun, le lynx…) et indiennes ou chinoises (ours de l’Himalaya, canard mandarin, tigre, chevreuil de Mandchouri, etc). Nous n’observerons aucune de ces espèces dans la nature. Par contre certaines traces sont visibles pour des yeux attentifs et curieux. En effet, sur le tronc d’un pin de Corée nous regardons longuement d’impressionnantes traces de griffes. Un ours se tenait à notre place il n’y a pas si longtemps.

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La marche, ponctuée de piqûres de moustiques affamés, n’est pas aisée mais nous parvenons bientôt à l’orée du bois où la vision du fleuve apaise quelque peu l’inquiétante sensation d’être perdu qui s’était depuis une heure immiscée dans nos cerveaux fatigués. Malheureusement, le soleil entame un lent déclin vers l’horizon et il nous faut songer à regagner l’hôtel. Pour cela, nous devons traverser une courte zone marécageuse dans laquelle nous nous enfonçons allégrement malgré l’appui de saules et d’angéliques qui nous empêchent de sombrer complètement dans cet inextricable bourbier. Nos chausses, jadis blanches et nos chaussettes désormais humides et sales nous ramènent dans les rues de Troïtskoe sous les yeux curieux des habitants du village.

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