L’œil d’Hermès
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1er août 2012
Christel

Folie et dévotion !

Alors que dieux et démons se la disputent depuis 12 jours, Vishnu, par un subterfuge astucieux, s’empare de la cruche d’amrita, le nectar sacré de l’immortalité. Il la tend alors aux dieux, désignés comme vainqueurs de la bataille. Dans leur précipitation à s’emparer du trésor, ils renversent quatre gouttes sur Terre : une à Prayag (Allahabad), une à Ujjain, une autre à Nasik et la dernière à Haridwar.

En fait, l’histoire contée dans les textes anciens (notamment l’Atharva Veda, le Râmâyana, le Mahabarata et les Purana) est plus complexe, mais le résultat est le même : tous les trois ans, dans chacun de ces quatre lieux se tient une Kumbh Mela, fête de la cruche…

Des dizaines d’hélicoptères, des centaines de voitures climatisées, des milliers de bus bondés jusque sur les toits et dans les soutes, des centaines de milliers de pèlerins assoiffés de bénédictions… Arrivée de toute l’Inde, cette foule uniforme, orangée, se dirige lentement, presque vainement, vers Haridwar, pour vivre dans le Gange le dernier bain de la Kumbh Mela.

Le bain, c’est le moment où le dévot se plonge entièrement dans le fleuve sacré pour être absous de ses péchés. Pour lui et pour les quatre-vingt-huit générations à venir, dit la mythologie hindoue. Tout le monde espère arriver tôt pour être aux premières loges. En effet, si le Gange est sacré dans son ensemble, certains endroits le sont plus que d’autres : il paraîtrait qu’ici, là où tous les ponts convergent, Vishnu aurait posé son pied lors de la bataille ! Les sādhu [1] ouvrent la cérémonie, deux par deux, nus. Pour les novices, l’heure est à l’intronisation. Pour les confirmés, c’est le moment de réaffirmer ses engagements ou de formuler de nouveaux vœux d’ascèse. Lorsqu’ils ont terminé, ils s’enduisent le corps de cendres et se laissent sécher pendant que les fidèles prennent leur place dans l’eau du fleuve.

Alors, du Gange s’élève un brouhaha indémélable, inextricable de pūjā [2], supplications, chants et psalmodies qui ne cessent que pour louer tous ensemble « Gange Mahata », la Mère Gange. Les fervents remercient Dame Nature en lui offrant des fleurs… dans leurs sachets plastiques ! Pourtant, à Haridwar, on ne se rend pas vraiment compte du scandale écologique que sont ces pratiques dévotes. Située dans l’Uttarakhand, cette ville est le lieu où le Gange quitte l’Himalaya pour rejoindre la vallée. Les déchets suivent le courant, troublant le Gange des kilomètres plus bas, aux alentours de Varanasi.

Autour de la ville dure, des campements provisoires se sont formés, surveillés et encadrés par de nombreux policiers aux sifflets stridents, dépêchés spécialement pour l’occasion. A toute heure du jour et de la nuit, des processions de Naga Baba [3], de sādhu ou de dévots, processions chamarrées ou dénudées, animent les rues d’Haridwar de leurs chants et de leurs danses. La folie est partout : enivrement à l’effervescence du pèlerinage, défonce au chillom, pipe aromatisée aux herbes qui font rire. Une expression de dévotion comme je n’en ai jamais vu, tout à la fois énigmatique, troublante, flippante.

Notes

[1hommes religieux, moines

[2prières

[3sādhu membres d’une secte shivaïste qui vivent nus

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