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15 août 2012
Christel

Dessert et mariage

17 heures devant le temple bouddhiste : Pawan et César sont au RDV, vêtus de leurs habits de soirée. Ils nous conduisent à la cabane plantée au milieu des champs de patates et de palmiers. Celle que l’on aperçoit au loin, au loin, lorsque l’on est sous l’arbre où Bouddha a atteint l’illumination. Au programme de la soirée : Chicken-thodi party.

Les hommes cuisinent, ont chaud… Les femmes se prélassent, allongées sur leurs nattes. Bientôt, le chicken masala est servi, accompagné de chapatis. Nos verres sont remplis, de bière pour les uns, de thodi pour les autres. Les doigts luisants au clair de lune, la bouche en feu, nous discutons joyeusement. Sujet incontournable, le mariage arrangé. Dans le Bihar, c’est la coutume. Un mariage d’amour ou une copine étrangère, c’est le rêve de beaucoup. Et ils s’attèlent plutôt bien à le rendre réel.

Pawan s’est entiché de Marie. Il freine souvent brusquement pour qu’elle se cogne à lui, sur la moto. Il lui murmure alors des mots doux, des mots d’amour. Tout est tellement différent, tout est tellement sublimé. Ici, les sentiments les plus forts et les plus instables, les plus sincères et les plus douloureux, ceux que l’amour provoque, naissent en deux jours dans le cœur des hommes. Et pour répondre à votre étonnement, on vous dira que l’Inde est le pays du Taj Mahal, que l’amour ici, c’est pour la vie. Mais de quel amour nous parle-t-on ? Qui leurre-t-on ?

Le mariage arrangé demeure un pilier de la tradition indienne, à tel point que les écoles gouvernementales ne sont pas mixtes. Il faut attendre l’université pour fréquenter au quotidien des individus du sexe opposé qui ne soient pas nos cousins, cousines, frères ou sœurs. Et là encore, gardez-vous de vous réjouir. Parler à l’autre sexe peut devenir motif d’exclusion (c’est arrivé il y a environ un an dans le Tamil Nadu). Dans la rue, pas d’échanges, les commérages vont trop bon train, les réputations sont trop vites entachées, les imaginaires sont trop conditionnés à croire que ces relations sont mauvaises.

À 11, 13 ou 16 ans, les jeunes filles sont mariées au prétendant (de 18, 29 ou 40 ans) que la famille a choisi. C’est un évènement de première importance, la famille s’y prépare depuis des années : elle épargne chaque jour un peu, tous les membres de la famille y participent et font grossir la cagnotte. Plus la dot est grasse, mieux sera la belle-famille. Pour certains, uniques frères de cinq sœurs, chaque mariage est une épreuve, un gouffre financier. Il faut tout reprendre de zéro, cinq fois de suite. Le premier jour de la cérémonie, la jeune fille voit son mari pour la première fois, une dizaine de minutes, le temps de lui passer un collier de fleurs autour du cou. Quelques regards, des sourires esquissés ou des pleurs réprimés, pas un mot échangé. Pour l’une d’entre elles, aucun souvenir de ce moment ne sera gravé dans sa mémoire. Son cerveau est trop embrumé, son regard trop vide, ses muscles trop mous. Le second jour, les nouveaux époux se parleront un peu, puis lorsque le jeune couple aura été béni, la nouvelle épouse ne rentrera plus chez elle. À 11, 13 ou 16 ans, ce même soir, dans une maison qu’elle ne connaît pas, on tentera de « l’engrosser » pour la première fois. Alors, l’amour dans tout ça, c’est plutôt apprendre à aimer une personne que la société vous a désigné.

Pourtant, il peut en être autrement dans un mariage arrangé. Les hautes castes et les classes sociales supérieures sont plus libérales. Les jeunes sont mariés plus tardivement et vivent souvent en couple dans des appartements en ville. Et puis, individuellement, les trajectoires de chacun ne sont pas prévisibles ; certains choisissent de ne pas se marier (il y a déjà trop d’enfants à éduquer, vous disent-ils en riant), d’autres de terminer leurs études avant tout engagement conjugal, d’autres encore de persister dans des mariages d’amour contre l’avis de leur entourage.

Il est 21 heures, nous plions bagage. Il est temps de rentrer dormir. Les journées indiennes commencent avec les premiers rayons du soleil. Pawan et César nous escortent jusqu’à notre chambre, impatients d’être déjà à demain.

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