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25 juillet 2012
Christel

Coucher de soleil au bout du monde

Mercredi 10 mars 2010. Direction Kanyakumari, le « cap de la jeune fille ». Nom évocateur pour le Finistère du sous-continent indien. C’est là que l’océan Indien, la mer d’Oman et le golfe de Mannar se rencontrent et mêlent leurs eaux dans un flot tumultueux. Je m’imagine déjà tel Chateaubriand, seule sur mon rocher, contemplant l’immensité liquide et déchaînée, les cheveux collés au visage par le vent et les embruns. Après Kanyakumari, il n’y a plus rien, rien que de l’eau à perte de vue. Je me rends au bout du monde… La terre pourrait très bien être plate et s’arrêter après moi, après moi debout sur mon rocher à Kanyakumari.

Pour nous rendre au bout du monde, nous utilisons, comme à notre habitude désormais, la voiture et le chauffeur personnel de Ragu. Je me dis à part moi qu’un 4 X 4 climatisé intérieur cuir ne colle pas vraiment à l’esprit de notre aventure mais que diable, nous reviendrons à l’état sauvage une fois le pied posé sur le dernier cailloux de l’ultime rivage indien.

17 h 30 : arrivée à Kanyakumari. La première chose qui me saute aux yeux, ce n’est pas la beauté sauvage de cette langue de terre vierge face à la mer, ce n’est pas le vent violent qui m’assaille dès que j’ouvre la portière de la voiture après ce long trajet à travers les plantations de palmiers et de cocotiers. Non, la première chose qui s’offre à moi dès mon arrivée, c’est une succession interminable de boutiques identiques, déclinant le travail du coquillage sous toutes ses formes les plus imaginatives. Des traditionnels rideaux de porte aux plus audacieuses horloges murales, il y en a pour tous les (mauvais) goûts. Il est même possible de faire graver l’inscription de son choix sur le socle du Ganesh en coquillage que l’on voudrait offrir à l’être aimé. La multitude de marchands n’est pas là au hasard. Une foule encore plus nombreuse de touristes venus des quatre coins de l’Inde se masse entre les différents stands, dans les allées étroites du marché. On se pousse, on se marche sur les pieds, on se dispute le dernier set de table en coquillage.

Il est déjà 18 heures. Je suis arrachée de mon état de stupéfaction silencieuse par le chauffeur et un de ses amis qui nous intiment l’ordre de remonter au plus vite dans la voiture : nous risquons de rater le coucher de soleil ! Je ferme ma bouche bée et m’engouffre à nouveau dans l’habitacle réfrigéré au-delà du raisonnable. Nous dirigeons-nous enfin vers la nature intacte et stupéfiante que nous sommes venues chercher ici ? Un coucher de soleil au bout du monde, cela doit être sans égal tout de même ! Le chauffeur nous dépose juste à la limite de la plage pour que nous n’ayons pas trop d’effort à faire. En chemin, nous avons dépassé de nombreux restaurants, une aire de jeux pour enfants et le sunset view point parking. Autant d’indications qui mettent fin à nos interrogations (et à nos espérances) sur l’aspect sauvage de notre destination. Nous ne sommes pas seules sur la plage à nous abîmer dans la contemplation du soleil qui, tel une boule de feu rougeoyante, s’enfonce lentement dans l’horizon avant de disparaître. Ce spectacle tant attendu n’est d’ailleurs pas au rendez-vous : le ciel est nuageux. C’est d’un air amusé que nous contemplons l’échec de notre échappée sauvage et solitaire. L’activité de cette ville champignon semble exclusivement due à sa situation géographique. On y vient pour le sunset, on y passe la nuit dans un hôtel luxueux en attendant le sunrise et on remet les voiles dans le 4 X 4 climatisé à la recherche d’aventures encore plus folles. Entre ces deux points forts du séjour, on aura pris le temps d’immortaliser sa venue avec une photo à cinq roupies prise par un photographe professionnel sur la jetée, d’acheter quelques souvenirs en coquillages pour la maison et pour ceux qui n’ont pas eu la chance de nous accompagner. S’il nous reste quelques minutes, on se sera même rué comme un forcené vers un gilet de sauvetage hors d’âge pour embarquer à bord d’un ferry plus vieux encore et visiter le Vivekananda Rock Memorial, posé sur un cailloux à quelques quatre cent mètres de la côte, là où le philosophe médita pendant plusieurs jours.

Voilà ce qu’on fait à Kanyakumari, à peu de choses près. La version indienne du tourisme de masse à base de voitures climatisées, d’hôtels immenses en marbres et d’activités grégaires. On va tous ensemble admirer le soleil qui se lève et se couche, jour après jour, inlassablement. On ne se quitte pas pour se rendre à l’hôtel et on repartira tous avec les mêmes souvenirs, coquillages estampillés « Kanyakumari » en tamoul, en hindi et en anglais. Nous restons groupés quoi qu’il arrive. Collés, agglutinés, les pieds écrasant ceux du voisins, les épaules moites collées à celles de parfaits inconnus. Ça nous effraie, ça nous amuse de voir tous ces gens apparemment si différents de nous qui se pressent tels des touristes ordinaires sur une plage de la Grande Motte une après midi du 15 août. Les passions s’exacerbent et ces Indiens, si impassibles, si stoïques dans leur vie de tous les jours se transforment soudainement en homo touristicus dignes de ce nom.

Nous repartons de là amusées et rassurées. Cette Inde a beau être incredible, très souvent incompréhensible et continuellement paradoxale, il y a tout de même certaines constantes auxquelles nous pouvons nous raccrocher : le tourisme industriel semble bien être une aspiration universelle de l’être humain, à travers les continents et les cultures !

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