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10 octobre 2012
lorris

Chatila sans Sabra

Chatila. Ce simple nom évoque un épisode sombre de l’histoire — tellement proche ! — du Liban. Un nom indissociable de Sabra, des massacres qui y ont été perpétrés en 1982 par les phalangistes sous couvert de l’armée et d’une partie de l’administration israéliennes. Ce camp surpeuplé situé dans la banlieue sud de Beyrouth abrite, sur à peine 1 km², des réfugiés palestiniens mais aussi des libanais déshérités et des immigrés (syriens, égyptiens, roms…) dans des conditions insalubres.

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Le camp s’offre à moi. Pas des tentes, non, mais des petits immeubles collés les uns aux autres. Je suis sur la « rue » principale, sablonneuse, crevassée, bosselée et bordée d’amas de déchets faisant la joie des matous du camp. De part et d’autres, des échoppes et des marchands ambulants. Ici, on trouve de tout : de la vache qui rit aux jouets en plastique made in China, des bouts de tissus aux DVD piratés, en passant par les pastèques et les jeans. Je ne compte plus le nombre de garages où s’entassent les carcasses des voitures, les scooters désossés et les outils et pièces de moteur noircis. Les garagistes attendent le client en fumant une chicha et en buvant du thé brûlant assis sur des chaises en plastique. Un peu plus loin, quatre petits vieux derrière un étal, absorbés dans une partie de jacquet.

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Les enfants courent, les femmes passent, les hommes restent. Les enfants sont les rois de la rue : courses de vélo entre les passants et les trous, constructions ou batailles avec le sable en tas au milieu des maisons en chantier, escalade et glissades sur les toits, football avec ballons ou bouteilles vides… Les plus âgés prennent d’assaut les cyber-cafés et les babyfoot de plein air. Les idées ne manquent pas ! Les murs résonnent de leurs cris et rires limpides. Mais d’autres aident leurs parents dans les garages ou les boutiques. D’autres encore, noircis par la crasse, fouillent les poubelles à la recherche de bouts de ferraille à revendre. Et il y a ceux qui vont chaque jour dans le centre de Beyrouth mendier ou vendre des chewing-gum, des fleurs… Impossible d’oublier cette petite fille qui ne devait pas avoir plus de 6 ans, une rose à la main, courir derrière une voiture décapotable rutilante au milieu des embouteillages.

Dans le réseau de ruelles labyrinthiques et assombries par un toit de fils électriques de tous calibres, il faut souvent sauter entre les flaques d’eau. Le camp arbore à chaque recoin les couleurs de la Palestine perdue. Yasser Arafat me regarde sans cesse, laissant parfois la place à de nouveaux leaders ou aux nombreux martyrs sur les murs décrépis, morts pour la libération de la Palestine, ou pendant la guerre civile libanaise. Sélim, 21 ans, m’annonce fièrement :

Trois de mes oncles ont été tués pendant le massacre de Sabra et Chatila. Ce sont des martyrs ! Mon père combattait ! La majorité des gens ici ont au moins un martyr dans leur famille.

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Même chez les jeunes, le retour sur la terre ancestrale est dans tous les cœurs. « Évidemment, c’est mon pays ! » me lance Abdallah, 17 ans. Évidemment. Un pays pourtant que ni lui ni ses parents n’ont connu. Tous me parlent des montagnes et des oliviers. D’une vie douce et paisible. Une sorte de paradis perdu. Idéalisé. Pour autant, depuis quelques années, « le combat a changé » estime Mujahed. Désormais, c’est moins la lutte pour récupérer leurs terres que celle pour vivre décemment dans le camp qu’occupe les habitants de Chatila. Car la vie y est précaire et difficile.

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Nisrine, me raconte les coupures d’électricité toutes les six heures, s’accompagnant de temps à autre de coupures d’eau. La promiscuité. Les équipements vétustes. L’air saturé. La saleté. La violence. La peur de manquer. L’absence de perspectives d’avenir chez les jeunes, qui n’ont pas accès à l’université, faute d’argent. Et de toutes façons, à quoi bon, puisqu’ils ne pourront exercer ! Car le gouvernement libanais interdit aux palestiniens l’accès à de nombreuses professions, comme ingénieur ou médecin. Il ne leur reste que les métiers manuels, ceux dont les libanais ne veulent pas, et avec, des salaires de misère. Les palestiniens sont également discriminés dans le domaine du logement où s’appliquent de nombreuses lois restreignant leur accès à la propriété.

Nisrine me parle de l’indifférence et du mépris des libanais. Rares sont ceux qui osent s’aventurer dans les camps palestiniens, dans ce qu’ils croient être une jungle, objets de rumeurs les plus folles. Peur de se faire insulter, frapper, séquestrer voire tuer. Alors ils ferment les yeux sur la misère et la souffrance. Il est plus confortable de rester dans l’ignorance. Cette phrase d’Ivana, libanaise de 20 ans, résume assez bien l’opinion d’une partie de ses compatriotes :

Il ne faut pas oublier que la guerre civile a commencé à cause d’eux ! Tous les problèmes du Liban sont liés aux palestiniens. Pff ! Qu’ils retournent chez eux !.

Avec Mujahed, je découvre un autre aspect du conflit israélo-palestinien :

Si je pouvais, oui bien sûr je retournerais dans le village de mon grand-père, occupé par les israéliens au nord du pays. Mais pas question d’habiter Gaza, je n’ai rien à y faire là-bas, ce n’est pas chez moi !

Gaza et la Cisjordanie ne représentent rien pour de nombreux réfugiés palestiniens. La Palestine, la terre des ancêtres, la terre du grand-père contraint à l’exil, ne se résume pas à ces deux lopins de terre relativement épargnés par la colonisation et l’occupation israéliennes (mais pas par leurs bombardements). Le fameux droit au retour. « Oui mais où ? Chasser les israéliens ? Ce serait reproduire ce qu’ils nous ont fait subir, objecte Mujahed. Vivre avec les israéliens ? » Son père Abu Mujahed rétorque :

Tu me demandes si palestiniens et israéliens peuvent vivre ensemble ? Jamais je n’oublierai ce qu’ils ont fait, jamais je ne pardonnerai. Comment veux-tu que j’oublie l’occupation, le vol de nos terres, les massacres des civils, les humiliations ? Les jeunes générations peut-être. Mais nous les vieux, jamais !

Une souffrance à fleur de peau

Les yeux pétillants, les cheveux blancs, une petite moustache, Abu Mujahed, le directeur du Children and Youth Centre n’a pas la langue dans sa poche. Il me reçoit dans son bureau, où je resterait plus de quatre heures, le temps d’avoir une discussion cohérente entre cinq autres visiteurs et de nombreux coups de téléphone. Je ne sais pas si une rencontre peut changer une vie, mais celle-ci m’a bouleversé et fait voir le monde sous un angle totalement nouveau. J’ai pris conscience de l’ampleur du problème israélo-palestinien, car ce n’est pas la même chose de lire des manuels, des analyses, des entretiens et écouter quelqu’un qui vit la situation au quotidien. Un passage de notre conversation m’a particulièrement marqué :

J’ai été invité à une conférence. Quand j’ai appris que deux juifs israéliens y assisteraient, j’ai refusé. Je ne pouvais pas m’assoir à côté d’eux autour d’une même table ! Finalement, mes amis m’ont convaincu. La première israélienne a commencé par dire qu’elle avait honte d’appartenir à un pays qui commettait de tels crimes, elle était pour le retour sur nos terres… L’autre était odieux. Il prônait l’accélération de la colonisation, traitait les arabes avec mépris, comme des moins que rien. On m’a demandé mon avis sur la conférence. J’ai répondu à propos de la première israélienne : « je ne pensais pas pouvoir rencontrer un juif israélien sans me battre », à propos du second : « je regrette de ne pas avoir pris une arme. »

Cet homme éduqué, ayant beaucoup voyagé et participé à des conférences internationales sur la Palestine, était prêt à tuer un homme. On est pourtant loin de l’image qu’on se fait d’un extrémiste ! Ça m’a fait l’effet d’une grande claque dans la figure.

Le dessin d’Ahmad

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Atelier dessin au Children and Youth Centre. Le choix est limité. Les enfants apprennent à dessiner trois choses : le drapeau palestinien, la carte de la Palestine et le Dôme du Rocher. Aucune orientation politique !

J’aide Ahmad, 12 ans, qui veut à tout prix un dessin réussi. On dessine ensemble, à sa demande, un enfant palestinien (« le héros du retour ») tenant un drapeau au sommet d’une montagne, un enfant israélien avec une mitraillette (kebira, grande !) et un sourire méchant qui tire sur le premier et une ambulance qui va chercher le palestinien. Je lui demande :

Et l’enfant palestinien, il ne tire pas ?
— Non. Lui, il veut la paix.

C’est une belle leçon de vie que me donne Ahmad. L’espace d’un court instant, l’avenir m’a paru moins sombre et les hommes moins stupides.

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