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17 octobre 2012
lorris

Beyrouth I love you

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Beyrouth l’éternelle, ou la ville qui ne meurt jamais. Objet de convoitise, elle a fait face à différents conquérants et aux catastrophes naturelles tout au long de son histoire, tour à tour démolie et reconstruite, sans relâche. La génération de mes parents a gardé l’image d’une ville à feu et à sang, complètement détruite par la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1975 et 1990, quasiment sans répit. D’où l’expression « c’est Beyrouth ici », c’est-à-dire c’est le chaos ! Qu’en est-il aujourd’hui ?

Beyrouth est une fourmilière en perpétuelle effervescence. C’est son agitation, la vie quasi incessante et les coups de klaxons qui frappent en premier lieu et sautent aux oreilles. La capitale libanaise est en pleine mutation. Des nouveaux immeubles poussent un peu partout de manière anarchique, faute de lois et de contrôles stricts, donc faute de volonté politique. Du balcon de mon amie, j’ai sous les yeux pas moins de seize grues ! Ces échassiers de fer, aux squelettes variant du rouge au gris, becquettent le moindre bout de terrain inoccupé.

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Si le promeneur reste sur les grands axes ou dans les quartiers touristiques, sans doute ne verra-t-il que les hôtels, les nouvelles tours de verre luxueuses et les immeubles de haut standing en construction vantés sur toutes les palissades, qui s’élèvent à la place des petites maisons traditionnelles en pierre aux toits rougeoyants. Et encore ! En faisant un peu attention, on ne peut manquer les impacts de balle, les bâtiments sans porte ni fenêtre, les façades criblées, les murs noircis, les maisons ouvertes aux courants d’air où la nature reprend ses droits, comme par vengeance dans cette ville saturée de béton. Dans le creux d’un mur, formé par l’impact d’une balle, une image de Jésus et d’un agneau a été délicatement déposée.

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Tous ces impacts de balle me donnent la nausée. J’imagine les massacres, l’insécurité permanente, la peur, l’odeur du sang, la mort. C’est une autre ville que je découvre, de réminiscences en réminiscences. Le passé ressurgit, n’importe quand, parfois au moment où on s’y attend le moins. Une maison effondrée, lasse, entre deux immeubles blancs. Je marche à une autre époque. Un aller pour le passé. Je veux le retour vers le futur. Les gens ne comprennent pas ce qui m’intéresse, ce que je peux bien prendre en photo ; ils ne prêtent plus attention à ces détails d’une époque révolue.

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Derrière ses airs de nouveau riche, Beyrouth porte encore les stigmates de la guerre. Des guerres. « On ne sait même plus de quelle guerre datent toutes ces destructions ! » s’exclame Zeina. Mais Beyrouth se relève, renait de ses cendres et se pare de nouveaux atours à vitesse grand V. Construire, toujours plus, toujours plus de luxe. Au détriment du patrimoine architectural libanais. Quelques voix se lèvent contre Solidere (Société libanaise pour le développement et la reconstruction créée par Rafic Hariri) pour sauver les quelques petites maisons à l’architecture si particulière, vite broyées par les bulldozers. Beyrouth affiche fièrement sa modernité et se tourne résolument vers l’avenir. Frondeuse, la capitale veut ignorer la menace d’un nouveau conflit, que la majorité des jeunes que j’ai rencontré jugent pourtant (très) probable. Mais comme dirait Ivana, « au Liban, si tu ne vis pas sous les bombes, tu ne vis plus ! »

Témoignage de Mariam, 19 ans

Bien que je n’ai pas vécu la guerre de 2006 puisque j’étais en Italie, je ne peux pas dire que j’en sois sortie indemne. Même si je n’étais pas là-bas et que je n’entendais pas le bruit des bombes, j’avais très très peur ; peur que le Liban soit occupé, peur de ne plus pouvoir rentrer au pays, peur pour ma famille. Et j’ai ressenti de la haine (oui je dois l’avouer !).

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Ma maison se trouvait dans la banlieue Sud de Beyrouth, donc dans le quartier du Hezbollah, la cible des Israéliens. Elle a été rasée au sol, emportant avec elle toutes mes poupées, toutes mes photos et souvenirs d’enfance, mon piano et ma guitare, mes toiles, sans parler bien sûr des souvenirs de mes parents. Une maison peut être reconstruite (ce qui a été le cas), mais pas des photos, des vidéos et des souvenirs ! Dès que la trêve fut déclarée, mon père rentra au Liban et se rendit « chez nous » pour essayer de récupérer quelques photos ou n’importe quelle autre chose sous les décombres. Il réussit à prendre une trentaine de photos, toutes abîmées. Comme si ces photos étaient là pour nous rappeler ce qui s’était passé.

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