
Au
Caire existe une petite île dont personne ne connaît l'existence,
pas même les Cairotes. L'île de l'Or donne l'impression de s'être
arrêtée il y a cent ans. Entourée par les buildings d'une des plus
grandes villes du monde, la petite île a gardé ses champs
verdoyants, ses habitants se déplacent en felouques et à dos
d'ânes, les maisons sont toujours faites en terre et en briques.
Au bout de l'île se trouve un petit chantier familial. Tenu par cinq frères, on y retape des lunchs, des bateaux motorisés à fond plat. L'ambiance est virile, on n'y voit jamais de femmes et pourtant je suis très bien accueillie. Les hommes du chantier me laissent libre de grimper sur les bateaux, de me balader, de faire ce que je veux, gardant toujours un œil protecteur sur moi. D'ailleurs, j'ai eu l'honneur, le privilège de pouvoir peindre l'œil protecteur à l'avant du lunch qui était en réparation durant mon séjour sur l'île. Je n’oublierai jamais qu'un petit bateau navigue maintenant sur le Nil, protégé par mon dessin....
J'ai
passé pas mal de temps au Caire, la "mère du monde" comme
certains l'appellent. Moi, qui d'habitude me sens très mal dans les
grandes villes, loin de la mer, j'ai eu un véritable coup de foudre
pour la capitale égyptienne. Je ne me lassais pas de m'arrêter dans
la rue pour écouter les milliers de muezzins lancés l'appel à la
prière cinq fois par jour, de m'incruster au flot intense de la foule,
de contempler l'architecture du Caire islamiste, les grandes tentures
multicolores du Ramadan, l'ambiance des cafés disséminés dans les
petites ruelles sales. Tant de choses qui me faisait un peu perdre la
tête et courir dans tous les coins de la ville jusque tard dans la
nuit.
En train, j'ai rejoint Assouan, puis l'île Éléphantine en felouque. Petit bout de terre nubienne, aux petites maisons peintes à la chaux jaune ou bleue. Tout est petit là-bas, les maisons, l'île mais aussi le chantier, les sentiers, les champs.
J'ai été "adopté" par une famille de felouquiers. Mes journées se passaient à discuter des felouques avec les hommes, ils faisaient bien attention de parler doucement en arabe pour que je suive la conversation. Puis à participer à la vie quotidienne avec les femmes, à boire le thé, à préparer la maison du fils, futur marié, à faire à manger, à leur promettre que je reviendrai les voir... Le soir, toute la famille se retrouvait sur le petit muret en face de la maison, pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Ensuite, je partais dormir sur une natte avec Ronda, "ma sœur égyptienne" qui me parlait pendant des heures de son amoureux secret, de son rêve d'obtenir un portable, me posant mille questions sur ma vie en France tout en tuant les quelques gros cafards qui venaient nous déranger dans nos discussions.
A
Alexandrie, je me suis vite sentie plus oppressée que d'habitude
par les jeunes hommes en mal de fiancée. J'ai alors décidé de
rencontrer seulement les constructeurs de bateaux du "troisième
âge". J'y ai trouvé une activité navale que je ne
soupçonnais pas. Je suis partie en Égypte, pensant découvrir des
petits chantiers au bord des plages, cachés derrière des palmiers.
L'immensité des chantiers et des bateaux (jusqu'à 60 mètres de
long !) m'a vraiment surprise. Tout est fait en bois, les outils sont
plus rudimentaires et pourtant la qualité du produit final est la
même que dans de grands chantiers européens !
Je suis partie découvrir Rosette, à quelques kilomètres à l'est d'Alexandrie. Outre les nombreux chantiers tout le long de la corniche et les centaines de chalutiers multicolores, cette "escale" a surtout été pour moi une semaine de remise en question. Pourquoi à Rosette et pas au Caire ou à Assouan, je ne sais pas. Peut-être parce que Rosette est une petite ville qui ne voit jamais de touristes débarquer dans ses rues boueuses à l'odeur forte de poisson. J'ai dû affronter sans cesse le regard des habitants, je me suis mise des barrières toute seule pour m'intégrer dans les chantiers, et j'ai perdu du temps...
Le bus est arrivé à Hurghada vers 5h30 du matin. J'ai débarqué, fraîchement réveillée, et j'ai récupéré mon sac à dos. Sincèrement, je ne savais pas du tout où aller. Un puissant vent du nord soufflait alors j'ai pris la direction du sud, le vent m'aiderait à avancer avec ce lourd sac sur le dos. La ville était déserte, et étonnement très moderne. Je rigolais de bonheur, les joues rougies par le vent frais, les yeux à peine ouverts, ayant finalement comme seul but d'aller voir la mer Rouge. Le soleil se levait, c'était magnifique. J'ai trouvé par hasard le petit port de pêche d'Hurghada, les petits bateaux colorés, la criée encore vide et les pêcheurs arrivant sans bruit d'une nuit de travail. C'était à peine croyable. On m'offrait des crevettes, du calamar, des poissons... Puis, je suis tombée nez à nez avec un chantier ! Il n'y avait pas encore d'ouvriers, cinq vieux sages enturbannés étaient assis devant, je suis allée discuter avec eux...
Finalement, je n'ai pas appris des choses très techniques sur la construction, ni sur la navigation en Égypte. Mais j'ai vu des petites felouques se faire cajoler, j'ai repeint des lunchs, réparer des filets, border des voiles sur le Nil. J'ai eu de la sciure de bois dans les cheveux et j’ai planté des clous dans le bois tendre d'un chalutier en construction. J'ai rencontré des marins en galabeya, d'autres en cirés, des moniteurs de plongée, des menuisiers, des pêcheurs, des vendeurs à la criée, des hommes de 14 à 70 ans. Mais aussi leur femme, leurs filles. J'ai dormi dans leur maison, passé le balai dans leur cuisine, bu le thé dans leur chantier. J'ai aussi compris qu'en Égypte, on est marin, on ne le devient pas. Construire ou faire naviguer un bateau, c'est une histoire de famille.
J'ai réalisé que c'était vraiment ça qui me faisait vibrer et que moi aussi, plus tard, j'aimerais construire des bateaux, de la planche de bois à la barque, un peu partout dans le monde.